Un été indien

Valparaiso ou les murs qui racontent des histoires


        Elles sont belles, étranges, engagées, poétiques, vieillies par le temps les peintures sur les murs de Valparaiso. Par ici. Par là. Dans chaque rue, ou presque. Sur les trottoirs parfois, dans les escaliers aussi. Un colibri. Une femme en turban. Des intestins qui étranglent. Des lézards mutants. Des seins en verre de vin.  Ici, on peut dire que ce sont les murs qui font la ville. Ils font son âme. Ils sont son histoire. Ils enchantent son patrimoine.

Les peintures et les artistes se multiplient à Valparaiso car le muralisme (nom donné à l’art mural) est désormais enseigné au lycée. Les exercices pratiques se font sur les murs de la ville.
L’une des icônes de cet art de rue s’appelle Inti Castro. Il a été récompensé par le Conseil de Culture et des Arts pour « inciter les nouvelles générations à voir le muralisme comme une contribution artistique importante de leur culture.» Suite à une demande de la municipalité de Valparaiso, un projet de 7 étages de haut l’attend pour l’été prochain. De renommée internationale, les peintures d’Inti Castro s’admirent à Madrid, Cologne ou Beirut et même à Paris. Dans le 13ème arrondissement notamment, tout un immeuble de logements sociaux est passé sous ses coups de pinceaux, redonnant ainsi couleurs et valeur au quartier, ce qui n’est pas sans conséquence sur l’attraction touristique.

       Si le mouvement du muralisme connaît aujourd’hui une telle popularité, il le doit en partie à son passé. Apparu dès les années 30 à l’école d’art de l’université du Chili, il a pris la forme de lutte politique dans les années 60.[1] A l’occasion de la campagne présidentielle en 63 qui oppose le candidat démocrate chrétien Eduardo Frei Montalva au socialiste Salvador Allende (alors membre du Frente de Acción Popular), on assiste à un véritable déchaînement muraliste. La campagne de Frei est très bien organisée, à travers les médias officiels (journaux, télévision, etc.) comme dans la rue, qui d’habitude est l’apanage de la gauche. Les partisans d’Allende, qui ne disposent pas de ces moyens d’expression, cherchent donc de nouvelles alternatives, et de là nait l’idée d’utiliser les mêmes dessins que ceux des affiches, mais directement sur les murs. C’est durant cette année qu’on voit apparaître les brigades muralistes, des groupes organisés de peintres, mais aussi d’étudiants, de travailleurs et de citadins, caractérisés par leur forme artistique simple, directe et rapide.
C’est la campagne présidentielle de 1970 (qu’Allende et l’UP remporteront) qui va se préoccuper de constituer des équipes de propagande de manière officielle. Les brigades muralistes deviennent alors une force réellement organisée, autant dans l’espace urbain que dans l’organisation interne des groupes. Les grandes lettres se transforment en dessins ; colombes, poings serrés, visages…
Le coup d’Etat en 1973 mettra fin à toutes formes d’expressions murales de contenu social et les nombreux meurtres et exil d’artistes verront le muralisme se terrer au silence. Ce n’est que dans les années 80 que les peintures vont réapparaître. Il s’agit de sortir après les années vécues à se cloitrer ; réinvestir un espace public dont l’accès a été strictement contrôlé durant des années.
Progressivement, les habitants découvrent dans la peinture murale un moyen d’expression privilégié et s’emparent à leur tour des pinceaux ; les peintures et notes écrites sur les murs de manière rapide et clandestine dénoncent les réalités comme la faim, la torture, les disparitions, le manque de justice et de liberté, clament leur colère contre l’oppression. Le muralisme devient une expérience collective pour la liberté. Les vieilles brigades muralistes refont surface, telle la BRP avec son slogan «contre la dictature, nous peindrons jusqu’au ciel ».

     Si les peintures sont l’œuvre de talents individuels, leur appartenance est collective. Ainsi en témoigne le discours de Charkipunk, l’un des artistes de Valparaiso. « Quand je peins, je sais que mon dessin est éphémère et pourra être recouvert par quelqu’un d’autre mais c’est ce qui fait l’authenticité de cet art. Le code du graffiti c’est la solidarité, un dessin qui fusionne avec celui d’un autre. Une fois que j’ai terminé, ma peinture ne m’appartient plus mais appartient à la ville. Le graffiti c’est aussi l’une des disciplines qui ne fait aucune discrimination. Tout le monde peut le regarder : des enfants aux plus vieux sans discriminations de classe sociale ou de niveaux d’étude. »

      Véritable forme d’appropriation de l’espace public, le muralisme rappelle l’importance de l’appropriation de l’espace public tant pour ses dimensions esthétiques et artistiques mais aussi sociales et politiques. Face aux murs, pour chacun, artiste, habitant, touriste et  politique, c’est une histoire différente qui se raconte…


[1] L’historique du muralisme est issu d’une analyse sociologique de Caroline Steygers à retrouver sur http://www.hastasiempre.info/?p=68

Cette entrée a été publiée le 10 janvier 2014 à 3 h 15 min et est classée dans Chili. Bookmarquez ce permalien. Suivre les commentaires de cet article par RSS.

2 réflexions sur “Valparaiso ou les murs qui racontent des histoires

  1. Le , jean-camille a dit:

    cet après-midi noua avons voyagé à travers vos récits avec mamie jeanne.En Anjou nous mangeons la galette des rois….tradition oblige…..bon fin de voyage encore 1 mois à découvrir bises à vous deux Mamie Anne et Jean-camille

  2. Bonjour les voyageurs !
    j’ai un souvenir de Valparaiso assez fort, puisque mes ancêtres y envoyaient de l’armagnac en tonneau fin 19eme !! A la maison j’ai d’ailleurs une marque en cuivre pour peindre sur les tonneaux le nom « Valparaiso ».
    Si vous trouvez de l’Armagnac, regardez d’où il vient !!

    Luc

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